Ecoute ...

Ecoute ...
Hé ! Toi !

Oui, toi qui enfonces tes écouteurs dans les oreilles chaque matin pour ne pas avoir à affronter la réalité du monde qui t'entoure, profitant de la moindre note de musique pour t'évader dans un univers qui n'appartient qu'à toi et dont tu as imaginé chaque détail, écoute un peu ...

Ecoute cette infatigable litanie qui nous fait tourner la tête, étourdit nos oreilles, et détruit nos principes. C'est celle d'un peuple qui hurle à la mort.

Ecoute les paroles de ce vieillard aux yeux exorbités qui déforme chaque mot du Coran ou de la Bible pour les transformer en une arme de guerre redoutable. Ce sont celles qui servent d'alibi à la folie des hommes.

Ecoute les cris de désespoir de cette femme qui, enterrée jusqu'au cou, va quitter ce monde, lapidée pour un crime dont elle n'est pas responsable. Ce sont ceux de l'injustice.

Ecoute les sanglots de ce jeune homme auquel on a mis un fusil dans les mains pour qu'il tue ses semblables sans qu'il n'en comprenne la raison. Ce sont ceux de la peur.

Ecoute le chuchotement de cet enfant qui cherche sa mère dans les décombres de sa maison, tenant son ours en peluche dans la main droite et suçant son pouce gauche. C'est la voix de l'innocence qui s'enfuit à jamais.

Ecoute le silence lourd et pesant laissé par l'absence d'un être cher parti bien trop tôt. C'est celui du néant.

Hé ! Toi ! Oui, toi qui enfonces tes écouteurs dans les oreilles, entends cette longue plainte qui s'élève de la Terre, car c'est celle d'une humanité qui s'effondre.

# Posté le mercredi 18 juin 2008 13:00

Modifié le jeudi 19 juin 2008 07:44

A toi, petite Afghane

A toi, petite Afghane
Lorsque j'ai aperçu tes yeux, clairs, foudroyants, merveilleux, tu n'étais qu'une enfant. Quelle horreur a pu les éteindre ? Que sont devenues cette lumière, cette force, cette détermination qui éclairaient alors ton visage ?

Pourquoi ?

Aujourd'hui tout n'est que peur, haine, dans tes traits. La vie t'a enlevé ta beauté, ta pureté, ne te laissant qu'une peau tannée et un c½ur brisé. Comment croire encore à la vie, au bonheur, lorsque l'on ne connaît que l'horreur ?

De cette jeune fille prise en photo il y a 17ans, il ne reste plus qu'un visage ... Mais quel visage ? Tu es changée, défigurée. Aujourd'hui, ta bouche se tord en un rictus amer, ton teint autrefois si doux est devenu rêche, et tu te caches derrière les grilles de ta burka pour fuir nos regards effarés.

Pourquoi ?

La vie est injuste, la folie des hommes inacceptable, ton pays blessé par des années de guerre dont nul n'aperçoit la fin, et nous, occidentaux, nous sommes là, impuissants, protégés par une vie épargnée de toutes ces souffrances, à regarder ces deux portraits côte à côte, les tiens.

Celui d'une jeune fille sublime aux yeux hallucinants. Celui d'une femme anonyme au regard glaçant.

Alors à toi petite Afghane, et au nom de nous tous qui dormons dans des draps de soie, au nom de ceux qui nous trahissent, au nom de ceux qui détruisent des milliers de vies, au nom de ceux qui déchirent la terre pour satisfaire leur propre égoïsme, je te demande pardon, petite Afghane, pardon.

# Posté le lundi 16 juin 2008 07:43

Modifié le lundi 16 juin 2008 12:53

Lettre à Elise

Lettre à Elise
En primaire, j'étais dans une école dite « Freinet », école tournée vers le dialogue et l'art. C'est elle qui m'a construite, loin de la violence insensée du monde extérieur, protégée par cette barrière divine qu'est celle de la liberté des artistes. J'y ai ainsi découvert le bonheur de peindre, de chanter, de danser, de faire du théâtre ... Entourée de pots de peinture, de dessins, des décors en carton pâte que nous fabriquions, j'étais alors la plus heureuse des petites filles.

Mais cette école ne nous a pas seulement appris à couvrir des pages blanches de jolies couleurs, elle nous a, avant tout, montré le chemin du dialogue, de la tolérance, du partage ... Regarder le monde avec douceur et l'aimer passionnément.

Puis j'ai grandi, déménagé. La vie m'a emmenée dans un tout autre domaine, celui du sport de haut niveau. Alors finie la récréation, la compétition était là, plus le temps de jouer, de s'échapper. Je me suis consacrée aux chevaux, laissant un peu de côté ces valeurs essentielles qu'Elise, notre professeur d'art, avait mis tant d'application à nous enseigner. J'ai arrêté de regarder le ciel, de prendre le temps d'admirer une jolie fleur, une rue, un balcon, cessé de regarder les gens vivre et oublié de profiter de chaque instant volé.

Un jour, le téléphone a sonné, c'était Elise. Elle profitait que sa voix ne l'ait pas encore abandonnée pour nous annoncer qu'elle était atteinte d'une sclérose en plaques, maladie qui détruit tout sur son passage, jusqu'au dernier souffle des personnes dont elle choisit d'infiltrer sournoisement le corps. C'était il y a 6 ans, elle nous a quitté trois ans plus tard, après avoir peu à peu perdu l'usage de ses jambes, de ses mots, et de ses mains, derniers vestiges d'une grande dame qui, ne pouvant plus quitter son lit, continuait à se promener dans les jardins qu'elle peignait.

Avant de partir, au mois d'avril, Elise a tenu à nous réunir une dernière fois pour nous laisser, à nous tous, « ses enfants », un message rempli de vie et d'espoir. Elle nous a rappelé que le plus important n'était pas ce que l'on croyait voir, ni même ce que nous devions voir, mais ce que nous voulions voir. Regarder le monde à travers des yeux émerveillés, ne jamais laisser quoi que ce soit ternir l'image de cette terre qu'elle aimait tant, et l'aimer ... Surtout, l'aimer.

Fatiguée par la soirée, épuisée par les efforts surhumains que sa présence parmi nous lui coûtait, elle nous a demandé une dernière faveur avant de se retirer. N'ayant plus l'usage de sa voix, c'est à l'aide d'une craie et par des traits mal assurés qu'elle nous a écrit sa dernière volonté, celle que nous venions tous en couleur à son enterrement. Elle qui avait vécu entourée de tons chauds ne voulait pas s'en aller drapée de noir. Alors, le jour où son dernier souffle de vie l'a quittée, nous lui avons rendu un dernier hommage, chantant les partitions de gospel avec lesquelles elle étourdissait nos oreilles d'enfants, affichant à nos vestes sa fleur préférée, et nous forceant à sourire au travers des larmes que nous ne pouvions retenir. Nous étions 300, de plusieurs générations, à avoir traversé la France pour lui faire un dernier adieu.

Nos horloges se sont arrêtées le temps d'une journée, nous laissant lui dire à quel point nous l'avions tous aimé. C'était un départ digne de celui d'une reine ... Et reine elle l'a été, régnant sur nos c½urs d'enfants. Aujourd'hui, elle vit toujours, dans le c½ur de chacun d'entre nous qui avons eu l'immense chance de croiser son chemin, car à chaque inspiration c'est un peu de son oxygène que nous respirons .


Alors je voudrais simplement lui faire un petit clin d'½il, d'ici, d'en bas, lui dire que je pense très souvent à elle, que sa folie me manque, que ses manies me reviennent sans cesse en mémoire, que certains endroits de Paris porteront à jamais son odeur...

A elle qui nous a apporté un autre regard sur le monde et les choses qui nous entourent. A elle qui nous a donné la plus belle leçon de vie et de courage qui soit. A elle, qui aura gardé son sourire jusqu'au bout ...


# Posté le dimanche 15 juin 2008 06:54

Modifié le lundi 16 juin 2008 17:01

4h56

Samedi soir, je décide de dormir sur le canapé-lit de mon salon, comme je le fais de temps en temps, parce que cette grande pièce claire est l'endroit de mon appartement que je préfère. Un peu tendue sans vraiment savoir pourquoi, j'ai beaucoup de mal à trouver le sommeil et le moindre bruit infime devient un prétexte pour ne pas fermer l'oeil.

4H56, j'ai pourtant dû réussir à m'endormir car des voix me réveillent. Là, sous ma fenêtre, une dispute est sur le point de se transformer en bagarre. Ils sont 5 ou 6, peut-être 7 ou 8, répartis en deux bandes. Cachée dans l'ombre du mur, je ne les distingue pas bien, je sais simplement qu'ils sont jeunes, et parmi eux, une fille.

Le ton monte, les mots s'affolent et ce sont les coups qui commencent. Lorsque la violence physique prend le pas sur toute autre explication rationnelle. Il semble que ceux du premier groupe soient totalement dépassés par la tournure des évènements, la voix de la jeune fille devient hystérique, sa colère a cédé place à la peur, elle hurle pendant qu'un gars immense la projette contre le mur. Comme si sa voix pouvait faire rempart, comme si ses cris pouvaient remplacer son impuissance, elle vocifère des mots sans suite logique et pousse les décibels jusqu'à ce que son timbre déraille et se perde dans l'écho de la nuit. Elle est si petite et lui si grand ...

Tétanisée par le bruit mat des corps qui s'entrechoquent, j'ai soudain très froid, je tremble de tout mon corps et, sans que je ne sache vraiment pourquoi, j'éclate en sanglots. Mon ventre se tord, prise aux tripes, je voudrais appeler la police, mais le téléphone est de l'autre côté de la maison et je ne peux me décoller de ma place, de peur qu'il arrive malheur à cette inconnue. Tapie dans l'angle de ma fenêtre, je regarde les autres appartements, priant pour que l'un d'entre eux s'allume, mais rien ne se passe. Les secondes me semblent des minutes ... Et puis, entre deux assauts, la jeune fille et sa bande arrivent à se dégager. Les échos de leur course folle et affolée sur les pavés de la rue me rassurent presque, ils ont réussi, ils se sont enfuis.

Soulagée, je m'adosse au mur pour essayer de calmer les secousses qui m'agitent par vague. C'est alors que d'autres jeunes rejoignent ceux restés sur place « On va les tuer, allez venez, on va les tuer ces fils de pute! » et la chasse à l'homme reprend ... Je cours jusqu'à ma chambre, prise de panique pour ces inconnus que j'ai vu s'enfuir quelques instants plus tôt. Je décroche mon téléphone, compose le 17 et, pendant que je préviens la Police de ce qui est en train de se passer, j'entends la voix de la jeune fille qui s'élève à nouveau au loin.


Ses hurlements me glacent le sang et me dégoulinent le long de l'échine, sa détresse devient la mienne, mon c½ur bat au rythme de ses cris. Ma propre voix devient mal assurée, les mots restent coincés dans ma gorge, l'homme que j'ai à l'autre bout du fil comprend que la situation est grave. Je raccroche et passe devant le miroir, je suis livide, mes lèvres sont blanches, mes mains presque bleues, et mes genoux trop flageolants pour me porter quelques mètres de plus. Assise sur mon lit, la tête posée dans les mains, j'écoute chaque bruit, chaque voix qui s'élève, chaque cri de terreur qui me parvient, priant pour que la police arrive à temps.

Une sirène ...Un long silence ... Enfin.

5h11, dehors, la pluie tente d'effacer les minutes qui viennent de s'écouler. Je ne sais depuis quand elle est là, je ne l'avais pas remarquée, mais elle arrive à temps pour laver ce que ces jeunes ont souillé : la douceur de la nuit. Je soulève ma couette et me glisse dessous. J'ai envie de vomir, les frissons ne me quittent pas, chaque fois que je ferme les yeux, je revois cette violence absurde et, surtout, je réentends ce bruit insoutenable des os qui se brisent sous le choc des assauts. Mon dos me fait mal, j'ai le souffle coupé, du mal à respirer, la sueur perle sur mon front.

Brusquement, mon corps s'agite de soubresauts et je me sens basculer dans la fièvre. Pourquoi réagir aussi violemment alors que ce n'étaient « que » des inconnus ? Je suis incapable de comprendre cette haine. Mise devant le fait accompli, c'est la réalité d'un monde qui ne tourne pas rond qui me revient en pleine figure et m'écoeure.

6h20, j'ai vomi, je me sens mieux. Inutile de chercher le sommeil, il ne viendra plus. Alors je prends mon ordinateur et regarde les photos de mes chevaux, du plus petit au plus grand, de Shapati à Donatello, me replongeant dans chaque souvenir heureux immortalisé dans ces centaines de clichés.

Comment peut-on en être arrivé là ? La terre est épuisée par la guerre, les hommes odieux, et moi je suis là, à regarder ces jeunes idiots se battre sans raison, comme si tout cela n'était qu'un jeu, comme si l'on pouvait mourir ce soir et renaître demain, comme si la vie n'était, en réalité, qu'une misérable farce.

Alors dites-moi, vous qui n'avez pas besoin de vous saoûler pour exister, vous qui ne connaissez pas la haine, vous qui avez pour seule raison d'être la liberté, est-ce vraiment cela, VIVRE ?


4h56

# Posté le dimanche 15 juin 2008 05:43

Modifié le dimanche 15 juin 2008 08:13